Arabcin's Magazine
Areen
No.28 February 2003

Chevaux et cavaliers Arabes Dans les arts d'Orient et d'Occident
Le cheval est là, partout en islam, qui véhicule dans la réalité, les armées
victorieuses et, dans les rêves, les visions prophétiques

 
 
Les plus beaux objets relatifs au cheval pièces de harnachement, costumes, parures, matériels et équipements liés à la pratique équestre, représentations dans la pierre ou le métal, sur papier ou sur toile, en provenance des plus grands musées et des plus riches collections tant d'Europe et d'Amérique que du monde arabe, seront présentés à l'Institut du monde arabe pour constituer la plus importante exposition jamais consacrée à ce sujet en Occident.
Cet Occident, dont la fascination pour le cheval arabe et les traditions araboislamiques en ce domaine, jamais démentie au cours des siècles, sera elle aussi présente dans l'exposition, au travers des œuvres des plus grands peintres, sculpteurs et dessinateurs européens du XIXe siècle, d'inspiration romantique et orientaliste.
C'est que le cheval est partout présent dans l'histoire de la civilisation araboislamique.Mieux que le chameau, c'est lui qui en moins d'un siècle fait avancer les colonnes victorieuses des armées musulmanes jusqu'aux Indes, en Orient, et à l'Espagne, en Extrême-Occident. Et c'est lui que chevauche le prophète Muhammad jusqu'au septième ciel. La tradition, en islam, on le sait, est peu friande de miracle. Point de prophète marchant sur l'eau, d'aveugle recouvrant la vue ou de multiplication des pains. Il est une exception pourtant dont rend compte le Coran dans la dix-septième sourate, précisément intitulé "le Voyage nocturne", périple et ascension nuitamment accomplis par le prophète Muhammad et qui lui permirent de se rendre, monté sur une cavale prodigieuse, la jument al-Buraq, de La Mecque à Jérusalem, puis de gravir chacun des sept cieux, rencontrant à la porte de chacun d'eux, chacun de ses glorieux prédécesseurs Adam, Abraham, Moïse, Jesus... avant que de s'entretenir avec Dieu à 70 000 reprises, selon certains auteurs -, tout cela dans un temps
imperceptible aux mortels, qui lui fit retrouver, de retour à La Mecque et grâce aux allures de sa monture formidable, sa couche encore chaude et l'eau d'une cruche, renversée en partant, encore en train de se répandre au sol.
Le cheval est là, partout en islam, qui véhicule, dans la réalité, les armées victorieuses et, dans les rêves, les visions prophétiques.
Dans la réalité, les Arabes ont forgé un mot,"furusiyya"(sur la racine d'un des vocables parmi tant servant à désigner le cheval :"al-faras"), qui n'a d'équivalent dans aucune autre langue pour la raison qu'il recouvre tout à la fois, science équestre et équitation, cavalerie et chevalerie, hippologie et hippiatrie. Et plus encore, pour ceux qui s'adonnèrent à son culte : un véritable mode de vie.
Ainsi, tel sultan mamelouk, al-Nassir Muhammad, disposait dans sa capitale du Caire de quelque sept ou huit hippodromes où étaient organisés non seulement des courses mais aussi des carrousels. Ce prince, monté sur le plus beau de ses coursiers, participait en grand apparat aux fêtes et aux spectacles qu'il offrait. C'est pour lui, et sous son nom que fut rédigé "Le Livre de Nassir", qui constitua le plus complet des traités jamais écrit sur le cheval.
donna Jacques Berque -, des mérites de son étalon :
Il mit en place une administration exclusivement consacrée à la gestion de ses haras - où l'on enregistrait la généalogie complète de chaque nouveau produit, comme les origines de toute nouvelle acquisition - et à celle de ses écuries, où se pouvaient compter, à la date de sa mort, en 1342, quatre mille huit cents chevaux.
Les grands hommes de ces grands siècles arabes, princes ou poètes, sont aussi - sont surtout, sont d'abord - cavaliers.
Ainsi, dès l'abord du premier hémistiche du plus célèbre vers - un vers que le grand Jorge Luis Borges plaçait au pinacle de toutes les poésies - du plus célèbre des poètes arabes, l'immense Al-Mutanabbi, dit "Prince des poètes",
cet animal unique - dont un proverbe syrien nous dit qu'il convient de "l'aimer comme son fils"mais de "le traiter comme son ennemi"- occupe la
première place :
"Le cheval, la nuit, le désert me connaissent"
"Et l'épée, la lance, le parchemin et la plume"
Tous les poètes arabes ou presque en
ont loué les vertus. Ainsi d'Imru al-Qays (mort en 550), premier poète de langue arabe et prince maudit, dépossédé de son royaume, rendant ainsi compte, dans sa mu'allaqat fameuse - selon la traduction qu'en Calligraphie :
Hamda Yacoub
"De gazelle a les hanches et d'autruche les jambes"
"Le trot du loup la détente du renardeau"
Le prince-poète ne pouvait pourtant qu'ignorer, en ces temps anciens, que sa monture descendait en droite ligne d'un petit mammifère, l'Eohippus - à peine plus gros qu'un renardeau et plus petit qu'un loup -, ancêtre de tous les équidés, qui vivait, il y a quelque soixante millions d'années, sur le continent américain.
Bien évidemment, l'exposition que l'Institut du monde arabe présente à son public, Chevaux et cavaliers arabes, ne remonte pas dans le temps jusqu'aux ères antéhistoriques.Toutefois, des traditions d'époque antéislamique sont évoquées dans la mesure où elles constituent les sources de la pratique équestre
arabe à venir. Les plus anciennes des pièces exposées dans ce contexte sont un bas-relief assyrien et des mors en bronze du Louristan (Turquie), datant environ du VIIe siècle avant notre ère.
Turco-mongol, iranien, mésopotamien, bédouin-nomade et maghrébin : les principaux héritages de cette tradition arabe en gestation se donnent à lire sur les représentations que proposent de ceux-ci des pièces archéologiques d'origines diverses :
éléments mobiliers de la péninsule Arabique, C'est la synthèse originale de ces différentes traditions qui, rapidement, s'affirme, pour donner naissance à la "furusiyya" fresques et mosaïques (d'époque romaine notamment), céramiques et bronzes )d'époque byzantine notamment(Ainsi de tel panneau de fresque de Padjikent (Asie centrale), provenant du Musée de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg ou de telle stèle au cavalier numide, d'époque romaine, prêtée par le Musée du Bardo de Tunis...
C'est la synthèse originale de ces différentes traditions qui, rapidement, s'affirme, pour donner naissance à la "furusiyya". La diversité des traditions va de pair avec la diversité des "races" : turcomongole, égyptienne, barbe et, bien sûr, arabe. Dans le cadre d'une mise en perspective de la pratique équestre au travers de la civilisation arabo-islamique, c'est dans leur pluralité qu'il convient d'appréhender les montures des hommes plutôt que de s'exténuer en quête d'un improbable modèle unique :"Appelez-le persan, numide, barbe, arabe de Syrie, nedji, peu importe, toutes ces dénominations ne sont que des prénoms, si l'on peut parler ainsi, le nom de famille est un : cheval d'Orient", écrivait en 1855 celui qui fut l'interlocuteur privilégié en matière de cheval de l'émir Abd el-Kader, le général E. Daumas, dans son célèbre ouvrage, Les Chevaux du Sahara et les mœurs du désert.
A côté des traités de "furusiyya" qui codifient strictement les exercices d'adresse utiles à la formation des cavaliers (à la parade, à la guerre, à la chasse, au jeu de polo, etc.) et font progresser la science vétérinaire - et notamment les somptueux manuscrits richement illustrés prêtés à l'IMA par l'Institut d'Etudes Orientales de Saint-Pétersbourg ou par la British
Library de Londres -, figure ce qui a pu subsister à travers le temps de l'équipement de cet homme à cheval des premiers siècles de l'islam : casques, masses d'arme, sabres, lances, arcs, flèches et carquois. Et des représentations de celui-ci - céramiques, textiles, métaux incrustés - ou de sa monture :
figurines hippomorphes...
La sophistication des codes et des pratiques témoigne de la place et de l'usage aristocratique qui sont réservés au cheval.Art militaire, iconographie et divertissements princiers font du cheval, là comme ailleurs, là plus qu'ailleurs, l'emblème, par excellence, du pouvoir.
Les Croisades vont être, dans ce domaine comme dans maints autres, l'occasion d'un véritable choc culturel. Les grands seigneurs croisés trouvent, face à eux, des cavaleries, arabe et turque, dont l'extrême habileté les déconcerte d'emblée. Ces cavaliers du Proche- Orient procèdent par charges rapides
et "n'ont point de honte à fuir ensuite et en fuyant se retournent et tirent de leurs arcs sur leurs ennemis, leur infligeant grand dommage", ainsi que le relate un chroniqueur anonyme.
On est bien loin, en l'occurrence, de la manière de faire des Latins dont les "grosses cavaleries" manquent beaucoup, par comparaison, de mobilité et d'efficacité. De nombreux princes et seigneurs croisés vont ainsi s'enticher de ces petits chevaux d'Orient dont ils ramènent avec eux des spécimens en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie. Par ailleurs, les acquis de la cavalerie mulsumane pénètrent lentement en Europe occidentale par la voie de l'Andalousie.
Pendant tout le Moyen Age, en Europe, l'aristocratie se partage entre les tenants de ce petit cheval "arabe" et ceux d'un destrier plus robuste,mieux capable d'assumer la lourde charge que représente l'armure du cavalier. L'apparition puis la généralisation de l'artillerie finira par trancher en faveur du premier ; l'avenir du cheval d'arme s'en trouvait scellé.
Mais le véritable engouement pour le cheval arabe date en fait de Bonaparte.
Lors de la bataille des Pyramides, emmenée par Mourad Bey, l'armée mamelouke, constituée de quelque neuf à dix mille cavaliers aux montures richement harnachées, manque de très peu de défaire le général français.
Bonaparte en concevra, pour le cheval arabe, une admiration indéfectible ; en provenance et en souvenir du champ de bataille, ses soldats lui offriront une superbe selle de chef mamelouke qui sera présentée dans l'exposition.
De ce jour, Bonaparte n'aura plus de monture qu'arabe et, si possible, à la robe blanche, tel Ali, l'étalon qu'il ramène en France et qu'il montera à Marengo, à Essling, à Wagram. C'est ainsi que le montrèrent David, Gros ou Horace Vernet.
Cette vraie passion de Bonaparte aura pour conséquence d'augmenter considérablement et décisivement la part de sang arabe dans les élevages et les haras français mis à mal par les conflits incessants qui agitent l'Europe.
Un authentique souci de sélection s'instaure dès lors dans l'élevage français, à l'instar de ce qui se pratique outre-Manche depuis déjà fort longtemps :"la notion de cheval arabe dans son acception rigoureuse est européenne"- constate Jean-Pierre Digard, anthropologue, membre du comité scientifique de l'exposition - et celle-ci "date au plus tôt de la fin du XVIIIe siècle".
Ce "désir d'Orient" ne reste pas enclos dans les écuries... Une véritable arabomanie s'est emparée de la société par le haut, qui s'inscrit dans la continuité des turqueries en vogue à la cour depuis le XVIIe siècle et la mode, ensuite, des sultanes de Boucher ou des pachas de Fragonnard... "L'Orient, soit comme image, soit comme pensée, est devenu pour les intelligences autant que pour les imaginations une sorte de préoccupation générale", remarque Victor Hugo, en 1829, dans la préface des... Orientales.
Patrie de "pure pensée"- toujours selon Hugo -, cet Orient offre aux artistes des thèmes et des sujets qui les entraînent, au-delà des parages trop courus de l'Antiquité ou de la Bible, sur "le territoire de l'inconnu, celui que cherche à explorer tout créateur", ainsi que l'écrit joliment Christine Peltre - membre du comité scientifique de l'exposition -dans l'ouvrage qu'elle a consacré
aux Orientalistes. Et celle-ci de constater ensuite que "cette sorte d'envoûtement reste pourtant impuissant à expliquer l'ampleur et l'intensité de l'orientalisme, qui est devenu au cours du XIXe siècle un élan fondamental de l'art d'Occident."
Tout ce qui est présenté dans l'exposition, ces objets rares, ces pièces uniques,en provenance de l'Orient véritable vont se trouver, encore sublimés, dans
les œuvres des artistes d'Occident.Tel Cavalier mamelouke, de Géricault (Musée du Louvre), telle Fantasia, de Delacroix )Musée de Montpellier) témoignent de cet Orient de rêve alors devenu une sorte d'ailleurs absolu.
Les voyages en Orient succèdent aux voyages en Orient. Mais la part du rêve va de pair avec des réalités plus rudes, avec la résolution de la "question d'Orient", avec la pénétration de l'Orient par l'Occident, avec la création, par l'Occident, d'un Orient "exoticisé" à l'extrême.
Ce sont pourtant, souvent de purs chefs-d'œuvres qui sortent des imaginations débridées d'artistes que l'Orient inspire. Cet "élan fondamental de l'art d'Occident"- complice inconsidéré de l'impérialisme, que dénonçait naguère Edward Saïd - témoigne aussi d'une vigoureuse appétence de connaissance, d'une curiosité puissante, d'un véritable galop de l'âme.




 
 
 
 
 
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