Chevaux et cavaliers
Arabes Dans les arts
d'Orient et d'Occident
Le cheval est là,
partout en islam, qui
véhicule dans
la réalité,
les armées
victorieuses et, dans
les rêves, les
visions prophétiques
Les plus beaux objets
relatifs au cheval
pièces de
harnachement, costumes,
parures, matériels
et équipements
liés à
la pratique équestre,
représentations
dans la pierre ou
le métal,
sur papier ou sur
toile, en provenance
des plus grands
musées et
des plus riches
collections tant
d'Europe et d'Amérique
que du monde arabe,
seront présentés
à l'Institut
du monde arabe pour
constituer la plus
importante exposition
jamais consacrée
à ce sujet
en Occident.
Cet Occident, dont
la fascination pour
le cheval arabe
et les traditions
araboislamiques
en ce domaine, jamais
démentie
au cours des siècles,
sera elle aussi
présente
dans l'exposition,
au travers des uvres
des plus grands
peintres, sculpteurs
et dessinateurs
européens
du XIXe siècle,
d'inspiration romantique
et orientaliste.
C'est que le cheval
est partout présent
dans l'histoire
de la civilisation
araboislamique.Mieux
que le chameau,
c'est lui qui en
moins d'un siècle
fait avancer les
colonnes victorieuses
des armées
musulmanes jusqu'aux
Indes, en Orient,
et à l'Espagne,
en Extrême-Occident.
Et c'est lui que
chevauche le prophète
Muhammad jusqu'au
septième
ciel. La tradition,
en islam, on le
sait, est peu friande
de miracle. Point
de prophète
marchant sur l'eau,
d'aveugle recouvrant
la vue ou de multiplication
des pains. Il est
une exception pourtant
dont rend compte
le Coran dans la
dix-septième
sourate, précisément
intitulé
"le Voyage
nocturne",
périple et
ascension nuitamment
accomplis par le
prophète
Muhammad et qui
lui permirent de
se rendre, monté
sur une cavale prodigieuse,
la jument al-Buraq,
de La Mecque à
Jérusalem,
puis de gravir chacun
des sept cieux,
rencontrant à
la porte de chacun
d'eux, chacun de
ses glorieux prédécesseurs
Adam, Abraham, Moïse,
Jesus... avant que
de s'entretenir
avec Dieu à
70 000 reprises,
selon certains auteurs
-, tout cela dans
un temps
imperceptible aux
mortels, qui lui
fit retrouver, de
retour à
La Mecque et grâce
aux allures de sa
monture formidable,
sa couche encore
chaude et l'eau
d'une cruche, renversée
en partant, encore
en train de se répandre
au sol.
Le cheval est là,
partout en islam,
qui véhicule,
dans la réalité,
les armées
victorieuses et,
dans les rêves,
les visions prophétiques.
Dans la réalité,
les Arabes ont forgé
un mot,"furusiyya"(sur
la racine d'un des
vocables parmi tant
servant à
désigner
le cheval :"al-faras"),
qui n'a d'équivalent
dans aucune autre
langue pour la raison
qu'il recouvre tout
à la fois,
science équestre
et équitation,
cavalerie et chevalerie,
hippologie et hippiatrie.
Et plus encore,
pour ceux qui s'adonnèrent
à son culte
: un véritable
mode de vie.
Ainsi, tel sultan
mamelouk, al-Nassir
Muhammad, disposait
dans sa capitale
du Caire de quelque
sept ou huit hippodromes
où étaient
organisés
non seulement des
courses mais aussi
des carrousels.
Ce prince, monté
sur le plus beau
de ses coursiers,
participait en grand
apparat aux fêtes
et aux spectacles
qu'il offrait. C'est
pour lui, et sous
son nom que fut
rédigé
"Le Livre de
Nassir", qui
constitua le plus
complet des traités
jamais écrit
sur le cheval.
donna Jacques Berque
-, des mérites
de son étalon
:
Il mit en place
une administration
exclusivement consacrée
à la gestion
de ses haras - où
l'on enregistrait
la généalogie
complète
de chaque nouveau
produit, comme les
origines de toute
nouvelle acquisition
- et à celle
de ses écuries,
où se pouvaient
compter, à
la date de sa mort,
en 1342, quatre
mille huit cents
chevaux.
Les grands hommes
de ces grands siècles
arabes, princes
ou poètes,
sont aussi - sont
surtout, sont d'abord
- cavaliers.
Ainsi, dès
l'abord du premier
hémistiche
du plus célèbre
vers - un vers que
le grand Jorge Luis
Borges plaçait
au pinacle de toutes
les poésies
- du plus célèbre
des poètes
arabes, l'immense
Al-Mutanabbi, dit
"Prince des
poètes",
cet animal unique
- dont un proverbe
syrien nous dit
qu'il convient de
"l'aimer comme
son fils"mais
de "le traiter
comme son ennemi"-
occupe la
première
place :
"Le cheval,
la nuit, le désert
me connaissent"
"Et l'épée,
la lance, le parchemin
et la plume"
Tous les poètes
arabes ou presque
en
ont loué
les vertus. Ainsi
d'Imru al-Qays (mort
en 550), premier
poète de
langue arabe et
prince maudit, dépossédé
de son royaume,
rendant ainsi compte,
dans sa mu'allaqat
fameuse - selon
la traduction qu'en
Calligraphie :
Hamda Yacoub
"De gazelle
a les hanches et
d'autruche les jambes"
"Le trot du
loup la détente
du renardeau"
Le prince-poète
ne pouvait pourtant
qu'ignorer, en ces
temps anciens, que
sa monture descendait
en droite ligne
d'un petit mammifère,
l'Eohippus - à
peine plus gros
qu'un renardeau
et plus petit qu'un
loup -, ancêtre
de tous les équidés,
qui vivait, il y
a quelque soixante
millions d'années,
sur le continent
américain.
Bien évidemment,
l'exposition que
l'Institut du monde
arabe présente
à son public,
Chevaux et cavaliers
arabes, ne remonte
pas dans le temps
jusqu'aux ères
antéhistoriques.Toutefois,
des traditions d'époque
antéislamique
sont évoquées
dans la mesure où
elles constituent
les sources de la
pratique équestre
arabe à venir.
Les plus anciennes
des pièces
exposées
dans ce contexte
sont un bas-relief
assyrien et des
mors en bronze du
Louristan (Turquie),
datant environ du
VIIe siècle
avant notre ère.
Turco-mongol, iranien,
mésopotamien,
bédouin-nomade
et maghrébin
: les principaux
héritages
de cette tradition
arabe en gestation
se donnent à
lire sur les représentations
que proposent de
ceux-ci des pièces
archéologiques
d'origines diverses
:
éléments
mobiliers de la
péninsule
Arabique, C'est
la synthèse
originale de ces
différentes
traditions qui,
rapidement, s'affirme,
pour donner naissance
à la "furusiyya"
fresques et mosaïques
(d'époque
romaine notamment),
céramiques
et bronzes )d'époque
byzantine notamment(Ainsi
de tel panneau de
fresque de Padjikent
(Asie centrale),
provenant du Musée
de l'Ermitage de
Saint-Pétersbourg
ou de telle stèle
au cavalier numide,
d'époque
romaine, prêtée
par le Musée
du Bardo de Tunis...
C'est la synthèse
originale de ces
différentes
traditions qui,
rapidement, s'affirme,
pour donner naissance
à la "furusiyya".
La diversité
des traditions va
de pair avec la
diversité
des "races"
: turcomongole,
égyptienne,
barbe et, bien sûr,
arabe. Dans le cadre
d'une mise en perspective
de la pratique équestre
au travers de la
civilisation arabo-islamique,
c'est dans leur
pluralité
qu'il convient d'appréhender
les montures des
hommes plutôt
que de s'exténuer
en quête d'un
improbable modèle
unique :"Appelez-le
persan, numide,
barbe, arabe de
Syrie, nedji, peu
importe, toutes
ces dénominations
ne sont que des
prénoms,
si l'on peut parler
ainsi, le nom de
famille est un :
cheval d'Orient",
écrivait
en 1855 celui qui
fut l'interlocuteur
privilégié
en matière
de cheval de l'émir
Abd el-Kader, le
général
E. Daumas, dans
son célèbre
ouvrage, Les Chevaux
du Sahara et les
murs du désert.
A côté
des traités
de "furusiyya"
qui codifient strictement
les exercices d'adresse
utiles à
la formation des
cavaliers (à
la parade, à
la guerre, à
la chasse, au jeu
de polo, etc.) et
font progresser
la science vétérinaire
- et notamment les
somptueux manuscrits
richement illustrés
prêtés
à l'IMA par
l'Institut d'Etudes
Orientales de Saint-Pétersbourg
ou par la British
Library de Londres
-, figure ce qui
a pu subsister à
travers le temps
de l'équipement
de cet homme à
cheval des premiers
siècles de
l'islam : casques,
masses d'arme, sabres,
lances, arcs, flèches
et carquois. Et
des représentations
de celui-ci - céramiques,
textiles, métaux
incrustés
- ou de sa monture
:
figurines hippomorphes...
La sophistication
des codes et des
pratiques témoigne
de la place et de
l'usage aristocratique
qui sont réservés
au cheval.Art militaire,
iconographie et
divertissements
princiers font du
cheval, là
comme ailleurs,
là plus qu'ailleurs,
l'emblème,
par excellence,
du pouvoir.
Les Croisades vont
être, dans
ce domaine comme
dans maints autres,
l'occasion d'un
véritable
choc culturel. Les
grands seigneurs
croisés trouvent,
face à eux,
des cavaleries,
arabe et turque,
dont l'extrême
habileté
les déconcerte
d'emblée.
Ces cavaliers du
Proche- Orient procèdent
par charges rapides
et "n'ont point
de honte à
fuir ensuite et
en fuyant se retournent
et tirent de leurs
arcs sur leurs ennemis,
leur infligeant
grand dommage",
ainsi que le relate
un chroniqueur anonyme.
On est bien loin,
en l'occurrence,
de la manière
de faire des Latins
dont les "grosses
cavaleries"
manquent beaucoup,
par comparaison,
de mobilité
et d'efficacité.
De nombreux princes
et seigneurs croisés
vont ainsi s'enticher
de ces petits chevaux
d'Orient dont ils
ramènent
avec eux des spécimens
en France, en Angleterre,
en Allemagne, en
Italie. Par ailleurs,
les acquis de la
cavalerie mulsumane
pénètrent
lentement en Europe
occidentale par
la voie de l'Andalousie.
Pendant tout le
Moyen Age, en Europe,
l'aristocratie se
partage entre les
tenants de ce petit
cheval "arabe"
et ceux d'un destrier
plus robuste,mieux
capable d'assumer
la lourde charge
que représente
l'armure du cavalier.
L'apparition puis
la généralisation
de l'artillerie
finira par trancher
en faveur du premier
; l'avenir du cheval
d'arme s'en trouvait
scellé.
Mais le véritable
engouement pour
le cheval arabe
date en fait de
Bonaparte.
Lors de la bataille
des Pyramides, emmenée
par Mourad Bey,
l'armée mamelouke,
constituée
de quelque neuf
à dix mille
cavaliers aux montures
richement harnachées,
manque de très
peu de défaire
le général
français.
Bonaparte en concevra,
pour le cheval arabe,
une admiration indéfectible
; en provenance
et en souvenir du
champ de bataille,
ses soldats lui
offriront une superbe
selle de chef mamelouke
qui sera présentée
dans l'exposition.
De ce jour, Bonaparte
n'aura plus de monture
qu'arabe et, si
possible, à
la robe blanche,
tel Ali, l'étalon
qu'il ramène
en France et qu'il
montera à
Marengo, à
Essling, à
Wagram. C'est ainsi
que le montrèrent
David, Gros ou Horace
Vernet.
Cette vraie passion
de Bonaparte aura
pour conséquence
d'augmenter considérablement
et décisivement
la part de sang
arabe dans les élevages
et les haras français
mis à mal
par les conflits
incessants qui agitent
l'Europe.
Un authentique souci
de sélection
s'instaure dès
lors dans l'élevage
français,
à l'instar
de ce qui se pratique
outre-Manche depuis
déjà
fort longtemps :"la
notion de cheval
arabe dans son acception
rigoureuse est européenne"-
constate Jean-Pierre
Digard, anthropologue,
membre du comité
scientifique de
l'exposition - et
celle-ci "date
au plus tôt
de la fin du XVIIIe
siècle".
Ce "désir
d'Orient" ne
reste pas enclos
dans les écuries...
Une véritable
arabomanie s'est
emparée de
la société
par le haut, qui
s'inscrit dans la
continuité
des turqueries en
vogue à la
cour depuis le XVIIe
siècle et
la mode, ensuite,
des sultanes de
Boucher ou des pachas
de Fragonnard...
"L'Orient,
soit comme image,
soit comme pensée,
est devenu pour
les intelligences
autant que pour
les imaginations
une sorte de préoccupation
générale",
remarque Victor
Hugo, en 1829, dans
la préface
des... Orientales.
Patrie de "pure
pensée"-
toujours selon Hugo
-, cet Orient offre
aux artistes des
thèmes et
des sujets qui les
entraînent,
au-delà des
parages trop courus
de l'Antiquité
ou de la Bible,
sur "le territoire
de l'inconnu, celui
que cherche à
explorer tout créateur",
ainsi que l'écrit
joliment Christine
Peltre - membre
du comité
scientifique de
l'exposition -dans
l'ouvrage qu'elle
a consacré
aux Orientalistes.
Et celle-ci de constater
ensuite que "cette
sorte d'envoûtement
reste pourtant impuissant
à expliquer
l'ampleur et l'intensité
de l'orientalisme,
qui est devenu au
cours du XIXe siècle
un élan fondamental
de l'art d'Occident."
Tout ce qui est
présenté
dans l'exposition,
ces objets rares,
ces pièces
uniques,en provenance
de l'Orient véritable
vont se trouver,
encore sublimés,
dans
les uvres
des artistes d'Occident.Tel
Cavalier mamelouke,
de Géricault
(Musée du
Louvre), telle Fantasia,
de Delacroix )Musée
de Montpellier)
témoignent
de cet Orient de
rêve alors
devenu une sorte
d'ailleurs absolu.
Les voyages en Orient
succèdent
aux voyages en Orient.
Mais la part du
rêve va de
pair avec des réalités
plus rudes, avec
la résolution
de la "question
d'Orient",
avec la pénétration
de l'Orient par
l'Occident, avec
la création,
par l'Occident,
d'un Orient "exoticisé"
à l'extrême.
Ce sont pourtant,
souvent de purs
chefs-d'uvres
qui sortent des
imaginations débridées
d'artistes que l'Orient
inspire. Cet "élan
fondamental de l'art
d'Occident"-
complice inconsidéré
de l'impérialisme,
que dénonçait
naguère Edward
Saïd - témoigne
aussi d'une vigoureuse
appétence
de connaissance,
d'une curiosité
puissante, d'un
véritable
galop de l'âme.